créée le dimanche 21 mars 2021, 18 h 18
modifiée le dimanche 21 mars 2021, 18 h 37
Plieux, dimanche 21 mars 2021, onze heures et demie du matin.
Nous recevions hier, sur une idée et sur l’invitation de M. Verwaerde, Mlle Estelle Redpill, courageuse “influenceuse” patriote, dont beaucoup d’idées, mais probablement pas toutes, sont très voisines des miennes. Or Mlle Redpill fait l’objet d’un reportage à visées sans aucun doute assassines de Canal Plus, avais-je cru comprendre d’abord, mais en fait il s’agit d’une émission nommée je crois “Le Quotidien”, qui, si je suis bien, mais rien n’est moins sûr, est passée de Canal Plus à Télé Monte-Carlo, TMC. Mlle Redpill, que Quentin Verwaerde était allé quérir à Toulouse, s’est donc présentée ici, vers une heure, avec, à sa suite, et même tout autour d’elle, allant jusqu’à la précéder pour filmer son entrée dans la maison, une équipe de TMC menée par un jeune journaliste nommé Paul Gasnier, qui semble très joli garçon d’après les photographies de lui que l’on voit sur la Toile, mais il n’y paraissait guère, d’une part parce qu’il était largement masqué, d’autre part parce qu’il était extrêmement agressif.

On pourrait dire qu’ils étaient tout à fait honnêtes, son équipe et lui, pour une fois. La loi du genre, vérifiée encore la semaine dernière, est une extrême politesse et presque bienveillance, de la part des journalistes, dont l’objet est bien entendu d’endormir votre méfiance et de vous faire dire des horreurs, ou, à défaut, ce qu’un montage savant pourra faire passer pour des horreurs. Bien entendu il y a beau temps que je ne suis plus abusé par ces simagrées, même si je trouve amusant d’être très aimable, moi aussi, avec des gens dont je sais pertinemment, et qui savent que je sais pertinemment, qu’ils ne désirent rien d’autre que ma perte, et celle de mes éventuels visiteurs et sympathisants. Cette étape-là, celle de la fausse politesse, a été tout à fait négligée cette fois-ci ; et l’on était d’emblée dans l’agression pure, volontiers haineuse, bien qu’il ne fût guère question que de ma haine à moi, suivant l’usage, et de celle de Mlle Redpill, héritée de la mienne suivant M. Gasnier. Cependant, ce “cartes sur table” n’excluait pas les pièges, bien loin de là. 

Il se trouve que c’était hier l’arrivée du printemps, et que c’était d’autre part, et surtout, l’anniversaire de notre visiteuse, pour laquelle, prévenu, j’avais pris soin de me munir d’un petit présent lors de mon dernier passage parisien. Double occasion de réjouissance et de petite fête, donc, marquée, très classiquement, par champagne et foie gras préprandiaux dans la bibliothèque, avant de passer à table. De ceci et de cela il fut naturellement proposé à ces messieurs de TMC, mais ils refusèrent vertueusement. M. Gasnier avait d’autres idées en tête. Sa grande obsession est le massacre de Christchurch, dont il est persuadé que je suis le grand responsable. À plusieurs reprises il a parlé de l’anniversaire de cet attentat survenu il y a deux ans presque exactement. Or il en parlait naturellement tandis que nous fêtions l’anniversaire de notre hôte et le printemps. Je ne serais pas du tout étonné qu’un montage qui n’aurait même pas besoin d’être bien compliqué inscrive dans le cerveau des téléspectateurs l’idée que nous fêtions au champagne cette abomination — de toute évidence, ce serait parfaitement dans l’esprit de l’émission, et tout à fait conforme à ses desseins manifestes.

Gasnier revenait indéfiniment sur les soixante morts de la mosquée néo-zélandaise, et voulait absolument savoir de moi ce que cela faisait d’avoir soixante morts et bien davantage sur la conscience. La seule fois que j’ai un peu perdu mon sang froid c’est quand il a affirmé — ça n’avait plus rien d’une question, et d’ailleurs ces journalistes se posent en juges, et pas du tout en reporters, ou en enquêteurs objectifs… — que le tueur de Christchurch faisait référence à moi, ou se réclamait de moi, je ne sais plus quelle était la formulation exacte, mais le sens était bien celui-là. La moutarde m’est montée au nez, j’ai pointé du doigt l’accusateur et lui ai dit qu’il venait de proférer un mensonge, que le tueur de Christchurch ne mentionnait nulle part mon nom et ne connaissait probablement même pas mon existence, que mon livre n’était pas traduit en anglais, que l’expression Grand Remplacement était désormais partout dans le monde parce que, hélas, elle était juste, que n’importe qui pouvait la relever pour en faire n’importe quoi sans la moindre référence à mes écrits, que The Great Replacement était le titre d’une brochure de la main du tueur et pas du tout celui de mon livre, que la preuve absolue que le meurtrier ne m’avait pas lu et n’était pas inspiré par moi c’est qu’il avait commis son forfait, alors que je ne recommandais pour ma part que l’in-nocence et la non-violence, et que c’était précisément pour les défendre que je luttais contre les sociétés multiculturelles et le Grand Remplacement, porteurs inévitables de conflits et d’affrontements entre les peuples qu’ils mélangent ; et que d’ailleurs il y avait deux corporations dont on pouvait être assuré que leurs membres ne m’avaient pas lu, c’était celle des journalistes et celle des tueurs de masse.

Cette réponse un peu vive dut ne pas plaire à M. Gasnier, et sans doute craignit-il de n’y pas trouver suffisamment matière à alimenter sa haine et son entreprise de démolition, car il tira prétexte de je ne sais quel problème technique ou défaut d’enregistrement, selon toute vraisemblance parfaitement imaginaires, pour me poser pour la quatrième ou cinquième fois la même question : comment se sentait-on quand on était responsable d’un massacre ? — sans doute espérait-il que mes nerfs lâchent, et que j’expose à visage découvert le monstre que j’étais en lui répondant comme un furieux, ce qui ferait excellent effet pour son reportage. Je ne suis pas tombé dans ce panneau-là mais, pour l’éviter, je me suis précipité vers le plus voisin, partant d’un grand rire, et Mlle Redpill aussi, et Quentin Verwaerde de même, face à l’étalage de pareille obstination névrotique, et au passage à découvert de plans de nocence aussi grossiers : moyennant quoi je ne manquerai pas d’être, au montage, celui qui rit, une flûte de champagne à la main et devant une assiette de foie gras, quand on lui parle du massacre de Christchurch : ainsi Raymond Poincaré était-il devenu “l’homme qui rit dans les cimetières”, à cause d’un rayon de soleil dans les yeux, entre les tombes, sur la photographie.

Mlle Redpill n’était pas plus satisfaite que moi de cette équipe, qui, par exemple, lui avait laissé tirer pendant une demi-heure, le matin, sans l’aider mais tout en filmant, une lourde et disgracieuse valise dont il avait été convenu qu’on la débarrasserait d’emblée. Ce manque de parole en tout point est ce qui indigne le plus M. Verrouarde, qui lui non plus n’en revient pas de la grossièreté et de la brutalité de ces gens-là, lesquels estiment évidemment qu’ils sont parfaitement dans leur droit quand ils trahissent leurs engagements envers des gens comme nous. Il avait été convenu avec eux, par exemple, qu’ils se contenteraient de filmer la rencontre, sans poser de questions. Mais à peine la visiteuse et moi avions fait connaissance ils en posaient, au grand courroux de Verwaerde, qui criait au viol des traités. Toutefois je dois dire que c’est moi, là, qui ai plaidé pour leur révision. Il faudra que nous nous mettions mieux d’accord, lui et moi, la prochaine fois. Il faudrait surtout que nous enregistrions et filmions tout, car on ne peut même pas imaginer la monstruosité qui sans doute va sortir de cette séance, après charcutage artistique.

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