Juste avant après. Journal 2017

créée le jeudi 9 novembre 2017, 8 h 28
modifiée le jeudi 10 mai 2018, 15 h 41
Bar-sur-Aube, hôtel Saint-Nicolas, jeudi 9 novembre 2017, minuit.
 Dans la cathédrale de Bourges, à midi, il y avait un couple de chômeurs au huit cent cinquantième mois — pas des touristes, des chrétiens : il se sont agenouillés et signés —, si cabossés par la misère, par la malchance, sans doute aussi par la méchanceté des hommes, que même un Dieu qui n’existerait pas eût eu, à les voir, le cœur brisé, et les aurait pris en pitié. J’aurais voulu leur parler, je ne sais pourquoi, ni ce que j’aurais bien pu leur dire. Mais ils n’étaient occupés que l’un de l’autre, et du Seigneur terrible qui paraissait s’être si peu soucié de leur sort. Ils venaient de Marseille, ai-je cru comprendre, à une inscription sur un sac. Espèces de salauds, qu’est-ce que vous avez fait de mon peuple ?

Plus tard, comme je roulais vers La Charité, à travers cette France la plus France — le royaume de Bourges ! —, j’ai été pris d’une affreuse crise de larmes. Les pleurs venaient avec une telle abondance qu’il m’a fallu m’arrêter, au milieu d’une haute forêt, une de ces belles forêts du centre de la France, que l’on connaît si peu, dit Larbaud, et qu’il vante si fort : je n’y voyais plus rien. Il est vrai que j’entendais, à la radio, la troisième symphonie de Schumann, la Rhénane. Mais je crois que je deviens fou, moi aussi. Est-il vraisemblable qu’on ait raison tout seul, contre tout un peuple, ses Doctes et ses Princes ? Je pense que je n’étais pas fait pour être mégalomane, après tout ; ni pour affronter jour après jour toute cette haine, ce mépris, ces déversements continuels d’insultes, toutes ces ignominies dont on sait bien qu’on n’est pas coupable mais qui finissent par vous salir l’âme, malgré qu’on en ait.

Et pourtant je suis de plus en plus persuadé d’avoir raison — est-ce que ce n’est pas une preuve de folie, cela ? Tout semble de plus en plus clair, même. J’entends ces jours-ci à la radio Maurice Olender, des “comités de vigilance”, cette horreur (et cette bêtise, surtout, dont j’apprends avec tristesse qu’Yves Bonnefoy est à l’origine). Il est de plus en plus évident que c’est l’obsession du racisme qui a fait le lit de cette abomination, le broyage des races, avec sacrifice en holocauste d’une ou deux d’entre elles, au passage : il en va là comme de cette autre boucle bouclée, ou serpent qui se mord la queue, une société entièrement bâtie sur le “plus jamais ça” des camps et qui, en un demi-siècle, accouche d’un monde que les juifs doivent fuir par milliers. Il n’y a que la bathmologie qui permette de comprendre l’histoire, cette spirale du sens : sans doute chaque épisode revient-il en farce, mais cette farce est sinistre.

A dû jouer aussi la cathédrale. Depuis soixante ans que je ne l’avais vue, je ne me souvenais pas qu’elle fût si belle. Bourges, c’est le grand style, dans son énorme, grandiose et simple plénitude. Tout y est large, droit, haut, juste et puissant. Foin des essais ou des regrets : c’est le règne. Et ces vitraux ! Si à Chartres le bleu domine, c’est là le rouge — et on les voit beaucoup mieux.

Les derniers chrétiens et les ultimes Français sont dans des situations très comparables, il me semble — d’autant qu’assez souvent ils ne font qu’un. Mais les chrétiens dans leur déréliction sont encore une communauté, eux, et sans doute même plus qu’avant. Les Français sont beaucoup plus seuls, chacun avec son chagrin : il n’ose le confier à personne, et croit sans doute être seul à le ressentir, même. 

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