« Cher Alain Salles,
 
 

« Votre présentation du déroulement de l'"affaire Renaud Camus" dans le numéro du Monde daté du 18 mai 2000 appelle de ma part les commentaires et rectificatifs suivants :

« 1) Un dirigeant de maison d'édition se doit à mon avis d'assumer la responsabilité de tout ce qu'il publie, qu'il en ait contrôlé lui-même le contenu ou qu'il s'agisse d'un ouvrage suivi par un de ses collaborateurs, qu'il épouse les vues de tel ou tel auteur ou qu'elles soient diamétralement opposées à ses propres convictions. J'assume donc pleinement la publication du livre de Renaud Camus, La Campagne de France, y compris dans mon désaccord complet avec certaines de ses formulations.

« Je n'ai demandé à personne, chez Fayard, de partager cette responsabilité, et toute déclaration ou indication tendant à souligner la non-implication d'un de mes collaborateurs ne constitue donc pas une information.

« Les vrais professionnels de l'imprimé savent que c'est un métier où il ne convient pas de se soucier en permanence de faire valoir la blancheur de ses paumes ou la délicatesse de son odorat, sauf à ne s'occuper que de bonne presse (il en est de toutes paroisses) ou de romans à l'eau de rose.

« 2) La décision prise par la direction de Fayard à la suite de la campagne déclenchée par Madame Laure Adler contre La Campagne de France a été celle d'une suspension de commercialisation. Elle n'a pas résulté, comme vous l'écrivez, du "ralliement" d'un dirigeant aux arguments d'un autre, mais du fait que des arguments différents et à certains égards divergents ont débouché sur cette décision commune et provisoire. Dès qu'elle a été prise, j'en ai avisé Renaud Camus et nous sommes convenus d'étudier dès son retour des Etats-Unis, soit dans les prochains jours, les conditions d'une réédition éventuelle, telles que suggérées par lui, comportant notamment les quelques six cents pages non controversées de l'ouvrage, ainsi que ses explications - par exemple celles rejetées récemment par Le Monde - et tous autres éléments permettant aux lecteurs d'exercer leur liberté de jugement hors du climat qui a prévalu jusqu'ici.

« 3) Il est commode et généralement flatteur pour sa propre image de se battre pour la liberté d'expression de celui qui pense comme soi. Qui ne voudrait plus de liberté de la presse en Tunisie (mais en Libye aussi), de liberté d'édition au Maroc (mais en Algérie aussi), et qui n'est pas scandalisé par la création d'un délit d'"abus de la liberté de parole" dans la Russie de M. Poutine (délit jamais jugé ni réprimé en France, dirait-on). Mais combien plus rares, y compris parmi les intéressés, gens de presse ou du livre, sont ceux qui s'obstinent à réclamer cette liberté pour leurs adversaires, et plus généralement à accorder le bénéfice de la bonne foi, voire l'hospitalité aux mal-pensants, aux mal-parlants et autres "déviants" de l'écrit. C'est encore pour quelques temps, j'espère, une singularité de l'édition par rapport à d'autres médias qui ont la prétention, les moyens et la pratique plus ou moins débonnaires, justicière ou policière de tout pouvoir, et, par leurs excès, la violence qu'ils exercent involontairement ou sciemment, donnent raison à Eschyle pour qui "un abus de justice finit par mettre le droit du côté du coupable." »